J’ai rarement vu une panique morale collective aussi folle et dénuée de fondement que celle qui se développe chez toutes celles et ceux qui n’ont pas écrit le livre C’était ça ou mourir, et dont l’ego souffre à l’idée qu’il soit possible qu’un écrivain utilise des instruments d’écriture. Je ne sais pas ce que Thélyson Orélien a fait ou n’a pas fait avec l’intelligence artificielle, et je m’en fiche complètement. Ce qui compte, c’est son livre. Car ce livre est son livre. Il en est l’auteur, qu’il ait ou non utilisé l’intelligence artificielle.
Pour moi qui suis un spécialiste de la réception et de la perception des nouvelles technologies dans l’imaginaire collectif, ce qui me frappe, c’est la rhétorique de la suspicion et l’imaginaire de la faute que nourrissent avec grande effervescence et théâtralité toutes celles et ceux qui sont encore en bas de la courbe de naturalisation de l’IA. Nous sommes en train de vivre collectivement la quatrième blessure narcissique de l’humanité. Après l’héliocentrisme de Copernic, l’évolutionnisme de Darwin, l’inconscient de Freud, c’est maintenant l’intelligence artificielle générative.
Ce qui est vraiment saisissant pour moi, c’est de recevoir en pleine face tout cet emballement médiatique, cet affolement absurde et cette panique morale générale dans un contexte où, tout à l’inverse, je publie dans quelques jours un livre sur l’IA écrit avec l’IA, dans lequel j’assume complètement cette approche et j’explique comment j’ai fait sans rien céder sur mes exigences intellectuelles et mon éthique d’auteur.
Pour moi, écrire avec l’IA, c’est tout à fait comme avant l’IA : c’est penser le livre, sa structure, ses concepts, son ton. C’est valider chaque mot. C’est assumer et endosser le texte final, le signer et en répondre publiquement. Aucun prompt n’écrit un livre : c’est un auteur qui tisse et qui assemble des textes. Aucune IA ne considère qu’un texte est achevé : c’est un auteur humain qui le décide. Aucune IA ne candidate à un prix littéraire : c’est un choix d’auteur et d’éditeur.
Qu’est-ce qui change, alors, quand on écrit avec l’IA ? Commençons par ceci : je n’ai pas besoin de faire naître à la main (sur papier ou sur clavier) chaque lettre de chaque mot, les mots sont générés, les uns après les autres, c’est moins d’effort, je n’ai plus l’impression de « mourir de la main ». Mais il reste que c’est moi qui choisis les mots qui vont faire texte. Je peux aussi dicter oralement à mon IA une page entière d’idées, de formulations, de principes : j’en suis l’auteur, je lui demande juste de les assembler dans une première matière textuelle, que je vais retravailler, tel un potier sur son tour.
« Ai-je vraiment besoin, me suis-je dit, d’écrire moi-même, manuellement, chaque déterminant, d’ajuster chaque conjugaison, de former les lettres de chaque préposition, de chaque pronom relatif, de chaque conjonction de coordination ? » — Petit lexique vivant de l’intelligence artificielle, p. 131.
Écrire avec l’IA, c’est juger par soi-même à chaque instant. Quand il y a de l’intelligence dans les réponses de la machine, c’est uniquement parce que c’est moi qui en vois. Sans moi, l’auteur humain, pour voir ce qui est intelligent ou pertinent, il n’y a que du texte probabiliste dans lequel tout se vaut. Écrire avec l’IA, c’est aussi corriger le style par défaut du logiciel, souvent généralisant, abstrait, banalement exact, sans personnalité. C’est lui apporter une touche personnelle, ramener des formulations qui nous ressemblent.
Le résultat final d’un tel processus est une création originale. C’est un travail d’auteur. Tout comme celui qui se tisse dans un texte créé avec un traitement de texte, avec un correcteur orthographique, avec le procédé de couper-coller, avec les dictionnaires de synonymes, avec les moteurs de recherche et les encyclopédies en ligne, et j’en passe. Un livre s’écrit toujours au moyen d’un écosystème d’outils, de documents, de logiciels, de sources, de conversations et de médiations diverses. Ce qui compte, c’est le geste de l’auteur, le même que celui de Marcel Duchamp quand il donne le nom de « Fontaine » à un urinoir qu’il n’a pas fabriqué lui-même mais qu’il repense et qu’il signe (d’un pseudonyme), le transformant en œuvre d’art.
L’IA ne supprime pas le travail d’écrire, elle le reconfigure. Écrire avec l’IA, en maintenant l’exigence intellectuelle ou littéraire, c’est un travail créatif de haute intensité. Ce travail doit être reconnu. Il faut cesser de suspecter les gens, les étudiants, les écrivains qui utiliseraient l’IA pour écrire. Cela n’a aucune importance. Ce qu’il faut, c’est lire ce qu’ils écrivent — et apprendre à écrire avec l’IA.