L’IA et le fantasme de l’eau

Les discours et les imaginaires sur l’IA et la question de l’eau sont un exemple parfait du trouble phénoménologique (choc perceptif, peur, euphorie) que nous fait vivre collectivement toute technologie radicalement nouvelle (voir la courbe de naturalisation des technologies).

Dans le cas de l’IA, on pourrait décliner les multiples causes de ce trouble, des plus sérieuses aux plus douteuses, notamment la faible littératie informatique de la population, le manque de pratique avancée de cette technologie, l’écoanxiété et la peur du monde qui vient, ou encore l’opportunité de jouissance et de renouveau anticapitaliste qu’elle offre (pour qui adore détester le capitalisme, l’IA est une aubaine inespérée).

De mon côté, je suis un simple adepte de la pensée critique, celle qui est fondée sur la rigueur du raisonnement, que j’appelle désormais « métacritique » pour la distinguer de la pensée antagoniste de celles et ceux qui prétendent être critiques en se contentant d’être simplement « anti ». C’est d’ailleurs un autre phénomène de psychologie collective que l’on pourrait étudier : pourquoi le simple fait d’être contre serait-il garant d’esprit critique ?

Sur le sujet de l’eau, je n’ai aucune expertise, mais je suis très affûté quand il s’agit de détecter les discours de complaisance, les déterminismes émotionnels de nos opinions, et les logiques psychologiques qui surdéterminent les postures intellectuelles. Cela fait un moment que je vois monter en puissance le fantasme de l’eau sur l’IA, et ce, malgré l’absence quasi totale de données fiables sur le sujet. Fantasme que je vois à l’œuvre de manière étonnamment uniforme chez toutes sortes de personnes, quel que soit leur « niveau » intellectuel, ce qui inclut même des universitaires respectés et des journalistes respectables. À peu près tout le monde répète la même chose sans réfléchir, ce qui est la définition même d’une idée reçue selon Bourdieu (une idée qu’on n’a pas besoin d’émettre, puisqu’elle est déjà reçue), ce qu’on appellerait aujourd’hui un mème.

Récemment, j’ai découvert que les centres de données de Microsoft visent à devenir water positive d’ici 2030, c’est-à-dire à restituer plus d’eau qu’ils n’en prélèvent à l’échelle mondiale. Il y a tout juste deux mois, l’entreprise a publié un article qui montre que la croissance massive des centres de données (notamment sous l’effet de l’IA) ne va pas nécessairement entraîner une croissance proportionnelle de leur consommation d’eau : il est possible de découpler les deux grâce aux progrès technologiques (source).

Aujourd’hui, grâce à Étienne Mineur, je découvre un reportage solidement documenté de Julien Cadot, journaliste à Numerama (média français dédié au numérique), qui fait une analyse méticuleuse de toutes les âneries complaisantes qu’on peut lire sur l’IA et la consommation d’eau. Données de terrain à l’appui et esprit critique véritable en action, le journaliste (qui est aussi diplômé en philosophie de la Sorbonne) corrige les erreurs, démêle les confusions, rappelle les faits, et repositionne le débat de manière très intelligente et nuancée. Merci, Julien ! Seul petit reproche : l’image de couverture de la vidéo est dans le style graphique des mèmes, et c’est un peu dommage, car ça peut tendre à la décrédibiliser au premier regard.

C’est en accès libre sur YouTube et ça dure 27 minutes, c’est-à-dire bien plus que les Reels Instagram et les mèmes de deux lignes qui circulent sur le sujet. Je recommande à tout le monde cette petite injection d’esprit critique, un acte d’hygiène intellectuelle indispensable dans un contexte singulièrement paradoxal où l’on reproche à l’IA de nous priver de notre capacité de penser (ce qui, à mon avis, est complètement faux) tout en distillant des idées reçues d’une manière qui démontre très bien ce qu’on sait déjà : il n’appartient qu’à nous de penser, avec ou sans IA, et surtout sans idées reçues ;-).

Référence

Numerama. (2026, 3 septembre). Tout le monde se trompe sur l’eau consommée par l’IA [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=Qddzc5iqP5U

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